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II. 2. Louis, (1881-1928), époux de Françoise de Pont-Aven


Pendant tout ce temps d'une longue vie, les autres frères et sœurs étaient venus, avaient vécu la rude vie familiale et suivi leur destin et, à part deux sœurs qui survécurent à Jeanne, leur aînée, s'en étaient tous allés. Louis, son cadet de deux ans, l'oncle Louis, fut le premier, vraisemblablement, à faire partie de l'équipe artisanale qui grossissait au fil des ans. Le premier et le meilleur, dira-t-on, à apprendre d'elle, l'ébénisterie et la sculpture. Quelques noms, sur quelques visages, me restent du temps lointain de l'atelier du grand-père ; l'atelier où régnaient l'ordre et la clarté, là où seul le bruit des outils emplissait le silence des hommes, l'atelier dont j'aimais les odeurs familières. Il y avait ce maître-ouvrier qui y passa cinquante années de vie active, Youen, pour qui le grand-père marquait une prédilection et qui gagna l'estime de tous, par son savoir-faire et son endurance. Il y avait les autres qui étaient mes oncles ou des gars du pays. Quelques figures étrangères aussi et jamais revues : le vieil Anatole - Anatole le liégeois, réfugié de la guerre de quatorze, dont je me rappelle la petite silhouette discrète et un peu insolite ; en longue blouse blanche d'un blanc jauni, à son établi de sculpteur ou bien dans les quartiers du bourg, où le conduisait sa promenade solitaire et digne, toujours enveloppé d'un long manteau usé jusqu'à la corde. Anatole, son vieux chapeau mou et sa longue barbe grise qui, à eux deux, lui mangeaient le visage ! Le vieil Anatole et son lit plein de puces auquel il est arrivé de nous servir de refuge, à ma cousine et à moi (quand nos frères nous poursuivaient de leurs farces et attrapes), même de nous y être endormies, livrées en pâture aux puces d'Anatole, quand ils avaient depuis longtemps renoncé à leurs recherches et, sans plus de manière ni le moindre souci, se défoulaient dans d'autres jeux !

Pensionnaire de la maison, le vieil Anatole partageait la table familiale, mais préférait la solitude nostalgique de la rue ou celle de sa chambre qu'il avait, dans une soupente, aménagée, là où il retrouvait ses souvenirs. La guerre achevée, il y resta encore un temps, puis rejoignit sa Belgique blessée et son souvenir, peu à peu, s'estompa.

Un autre nom restait aussi, après bien des années, dans la mémoire de l'atelier qui s'en glorifiait : le compagnon Loëys Le Reste, de la toute première équipe de 1883, se trouvait être un cousin germain du grand-père qui le rappelait volontiers. Original solitaire, il était célèbre dans le pays de Scaër et ses environs pour son talent de sculpteur qui, comme œuvre maîtresse, lui fit tailler, dans un bloc de chêne, un groupe de lutteurs aux prises, grandeur nature, d'une très belle facture. Le musée de Quimper lui en offrit, dit-on, "une petite fortune" qu'il refusa. Et... le groupe, déjà remarqué à l'occasion d'une exposition à Vannes, fit route vers l'Amérique et l'exposition de Chicago jusqu'à... Bordeaux d'où il revint, ayant laissé filer le paquebot qui devait l'embarquer. Ce qui affecta le grand-père et son atelier, plus peut-être que le cousin Loëys, très en marge de ces contingences.

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Ce très beau groupe, après avoir fait durant des années, les beaux jours de l'hôtel-restaurant Kersulec, à Scaër, où il fut proposé en bonne et due place aux regards de la clientèle et des visiteurs intéressés, gît maintenant, à Pont Aven, chez l'héritière Anne, momifié dans des bandelettes de vieux linges, bien à l'abri des importuns.

En frémit-il, dans sa tombe, le facétieux cousin Loëys ? Lui qui, en guise de reconnaissance, se contenta, peut-être, de la notoriété que lui valut, un jour de mardi gras, la jument qu'il peignit de vert, qu'il exhiba et qui en creva, la pauvre, victime de la fantaisie cruelle d'un original en goguette ? Pas sûr ! Il en fallait d'autres au cousin Loëys ! Un "mécène" du coin, le baron de Kerjégu, proposa de prendre en charge ses études aux Beaux-Arts de Paris ; il s'en fut donc jusqu'à... Lorient, puis s'en revint, libérant à chaque tour de roue la nostalgie qui l'étouffait. Il mourut, à trente ans, d'avoir trop aimé la noce, le chouchenn et le bon cidre.

Cousin Loëys, sous la pierre tombale devant laquelle je m'arrête, au cimetière de chez nous, depuis longtemps tu n'es plus que poussière mêlée à l'humus du terroir que tu aimais. Dors, va ! Un jour, peut-être, les lutteurs Christien et Toupard que tu as immortalisés sous la fouille de tes ciseaux et la caresse de tes doigts, sortiront de leur suaire de vieux chiffons, pour témoigner de ton âme et de ton talent !

L'oncle Louis apprit à sculpter, sans doute sous la maîtrise de l'un d'eux et signa, de son nom, des christs en croix et plusieurs panneaux de scènes religieuses ou paysannes qui s'agenceront, à la demande, dans les meubles vendus à la clientèle. Ces panneaux que l'on retrouve dans un mobilier désormais démodé et difficile d'entretien, étaient, en grande partie, sculptés d'après les dessins du professeur Fischer, artiste peintre lorrain, résidant à Scaër de 1856 à 1875, auteur, entre autres, des fresques de la Chapelle de Coadry, en Scaër. En 1908, après une tentative de fiançailles côté cœur, auxquelles le père opposa son veto pour cause de bâtardise fût-elle de souche "honorable", l'oncle Louis, portant beau et fort, épousa Françoise, en grandes pompes villageoises passées à la postérité sous l'aspect de cartes postales, aux formats divers, plus recherchées que jamais par les amateurs de folklore ou les derniers survivants de cette époque révolue. Françoise, la jolie Scaëroise, "la fleur de la paroisse" ainsi que le chantait le couplet fait pour elle.

Ils s'établirent aussitôt à Pont Aven, dont la renommée allait grandissant à travers le rayonnement de "l'École de Pont Aven" et la vogue, toute nouvelle, du Barde Théodore Botrel qui devint l'ami de l'oncle. Ils y montèrent un atelier et un magasin de meubles qui s'en portèrent bien et que Françoise prit en mains, après la mort de l'oncle Louis en 1928, victime peut-être d'un alcoolisme secret. Puis, que la retraite venue, elle légua à un sien neveu qui y est encore.

Car ils n'eurent pas d'enfant et c'est pourquoi nous allions chez eux aux vacances, cousins et cousines, à tour de rôle. Ce qui déchargeait nos mères et peut-être palliait, en partie, le manque affectif de leur couple.

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J'en garde un souvenir à la fois pénible et merveilleux. Les lieux me sont restés plus familiers que les êtres, à part l'atelier qui nous était quasiment interdit. Le tonton Louis ne riait jamais, mais se mettait très en colère, pour une peccadille : un bruit de chaise, un éclat de rire ou un bonnet gardé à table. Je crois qu'il ne m'avait jamais tout à fait pardonné de lui avoir, un jour, demandé, avec l'insolence de mes dix ans, pourquoi il avait tant de petits trous sur le nez... Le regard noir qu'il planta dans le mien m'aurait fait rentrer sous terre... mais seule une larme tomba dans l'assiette de soupe... La tante, alors, nous rassurait d'un signe de tête et le repas se terminait en silence... Nous retrouvions nos occupations ou nos jeux et je me sentais réconfortée quand le ronflement régulier de la sieste de l'oncle me mettait à l'abri de ses sautes d'humeur.

Mais le hangar aux planches était un refuge plein de senteurs pour les heures nostalgiques. Et le jardin me ravissait ! Il s'étageait de la cour dallée du rez-de-chaussée, au long de trois escaliers de pierre, sur une dénivellation de dix mètres - une ascension dans mon souvenir ! Trois escaliers hauts et étroits que reliaient trois paliers qui rayonnaient de part et d'autre et où les fleurs voisinaient en harmonie avec les légumes et les objets usuels, dépendant de l'atelier qui s'ouvrait au premier palier. Alors là, incertaine, je m'arrêtais toujours un peu, en fredonnant l'air "des Filles de Pont Aven" que l'oncle aimait bien et, qu'un jour de bonne humeur, il m'avait appris à chanter. Je m'y arrêtais avec le secret espoir qu'il m'entende, que peut-être il m'écoute. Et si l'écho - ou le silence - était favorable, je m'enhardissais à me taire, pour humer alors, avec bonheur, les odeurs acides et pourtant chaleureuses qui s'échappaient de l'atelier. Celle du bois qui, sous les assauts répétés de la scie ou de la varlope, libérait ses parfums. Je m'imprégnais de ces odeurs mêlées à celles de la cire et de la colle au coin du feu. Je les laissais m'envahir comme une eau familière... parce qu'elles étaient celles de l'atelier de mon père où je pouvais, à ma fantaisie, fouler la sciure de bois (que nous appelions "brins de scie") prendre à pleines mains les copeaux - ripes dorés et brillants et en emplir le sac pour le feu domestique. Et puis, plus secrètement, m'y enfouir le visage et m'en faire les boucles blondes que je n'avais pas.

Interlude nostalgique - et nécessaire aussi. Pleine de ma recharge affective ou libérée je ne sais pas, je gravissais le second escalier, à travers un fouillis de plantes et de fleurs. A cette évocation, me rechante toujours en mémoire ce couplet de "Jean de la lune"... "Qui sous un brin de persil, sans bruit, tout menu naquit". J'ai dû l'apprendre, là, des petites amies qui venaient partager mes jeux : la blonde Jeannette de l'épicerie de la Place et la brune Mimi de la boucherie d'en face dont, après plus de soixante ans, les noms me restent et presque les visages. Le dernier escalier, moins haut, s'arrondissait pour atteindre un petit palier sans agrément dans mon souvenir, où, je crois, se dressait une petite cabane qui était tout bonnement les cabinets que les grandes personnes disaient parfois "d'aisance" ou, un degré au-dessus, "le chalet de nécessité". Dans le mur de clôture s'ouvrait une porte, rarement franchie, sur la route de Concarneau, vers les écoles et la campagne.

Côté rue, dans la maison voisine, habitait une femme que j'aimais aller "bonjourer", pour sa gentillesse et, qui sait, surtout parce qu'elle portait le nom prestigieux de Hugo - Clémentine Hugo - à qui je l'apparentais, bien qu'elle m'eût assuré du contraire, mais secrètement je nourrissais ma vanité d'enfant de ce voisinage illustre.

Et puis, il y avait le Bois d'Amour dont le nom à lui seul m'enchantait ! Si joliment chanté par Botrel (toute fière je le savais) et immortalisé sous les pinceaux de Gauguin et de Sérusier (mais je ne le savais pas encore) - le Bois d'Amour dont je n'écrivais le nom qu'en lettres majuscules et que je peuplais de merveilles, pour avoir le droit de porter ce nom ! Tout un monde secret de fées et de princes charmants ! Nous allions nous y promener et quelquefois nous baigner dans l'Aven. Mais, je savais, d'instinct, que l'enchantement avait ses heures qui n'étaient pas les nôtres.
Bientôt, je n'allais plus revenir à Pont Aven, sauf à quelques rares occasions, en famille. Mais je ne regrettais rien - ni personne - ni le tonton bourru, ni la tante gentille - ni même le jardin à trois étages.

Ce n'était pas "mon jardin". Mon jardin était dans mon village, ouvert à tous les vents et à tous les enfants. Et c'était, pour mes dix ans, un vaste domaine où il y avait le "Grand Champ" bien sûr, de si douce et heureuse mémoire, mais plus souvent la rue, les ruelles, les pâtés de maisons accolées au petit bonheur, les chemins des quartiers aux antiques noms bretons évocateurs : "Leign berez, Porzh-karnig(7) , Penkernavelou" et autres "Douar-maël". Il y avait les fermes où nous aimions aller à travers champs, pour le grand café-crème et la longue tartine de pain noir beurrée à souhait qui récompensaient un menu service ou bien donnés spontanément pour le plaisir, par habitude ou amitié. Il y avait le Champ de foire tout proche où ma mère nous disait d'aller "voir si elle y dansait", quand nous l'agacions. Et la place de l'église où se dressaient encore quelques marronniers et où je me donnais droit de cité parce qu'elle était voisine, sans doute, mais plus encore parce que mon père, dans ses fonctions de sacristain, la traversait en propriétaire, tête nue et en "bras de chemise".

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C'étaient bien là mes grands espaces ! Il n'y avait pas de jardin autour de ma maison : trop peu de place hors les murs. Mais vers les années trente, quand mon père fit l'achat de la vieille "maison de Laridon" voisine et démolit une cabane mitoyenne, il y eut un passage étroit pour y accéder, et ce fut soudain la bouffée d'air et la percée du soleil possible dans la cuisine sombre.
Alors, il y eut "le jardin de ma mère" ; c'était une cour en ciment, de deux mètres de large sur cinq mètres dans sa longueur, clôturée de murs aveugles où courrait bientôt un lierre panaché, venu, je ne sais quand ni comment, d'Amérique. Des bacs, eux aussi en ciment, auxquels l'Italien Grazziano avait donné un aspect de grosses jardinières rustiques, longeaient le mur de la maison. Au fond les cabinets, que les passants des jours de foire utilisaient sans vergogne.

Aucun attrait, aucune évasion, hors celle d'une étroite bande de ciel, haut perchée, qui s'allongeait et s'abaissait vers l'est, creusant ainsi, à travers les toits voisins, une percée lumineuse sur laquelle se détachait, presque dans toute sa hauteur, la silhouette familière du clocher, avec, à son cadran délabré, la ronde amicale des heures.

Comment ma mère, déjà gravement malade, put-elle y faire pousser de splendides hortensias bleus et roses qui donnèrent à ce passage utilitaire un air de salle de repos à ciel ouvert ? Besoin d'air et de lumière pour ses poumons malades ? Un peu de nature amie au creux de ces murs ?... Désir ultime de vivre quand elle était déjà condamnée ? les derniers mois de sa vie, elle y passait des heures au plein soleil d'été, avant la traîtrise de l'automne qui devait l'emporter - ses mains désormais inutiles, devenues p'les et longues, posées à plat sur sa jupe noire.

Alors le jardin de Pont Aven fut, pour longtemps, rayé de ma mémoire, anéanti soudain dans cette marée de souvenirs.

Plus tard, je sus la brouille qui gâcha les bonnes relations, après la mort de l'oncle, pour une question d'intérêt qui dressa l'un contre l'autre le grand-père et sa bru. Ma mère, affrontée à l'hostilité de sa belle-sœur, prit, par respect filial, le parti de son père. Elles ne se revirent plus et ma mère ne sut jamais le chagrin de ma tante, près de son lit de morte.

Il y a quelques mois, j'ai revu le jardin de Pont Aven - plein de charme, rutilant de parterres, d'auges, de décrochements et de murets fleuris - mais miniaturisé, rétréci par rapport à mon souvenir... et du fait d'une extension de la maison relativement récente. "Jean de la lune" n'était plus au rendez-vous, sous le persil inexistant du premier palier. Par contre, j'y ai retrouvé, inchangé, le palier aux anciennes odeurs d'atelier, désormais domestiquées dans le magasin où s'exposent des meubles dits de style et faits en séries. Dans la maison agrandie, sorte de musée aux souvenirs, s'alignent, avec une certaine recherche, des vieux meubles et panneaux signés de l'oncle et des tableaux de peintres, amis du neveu Georges, l'actuel propriétaire, sur le bord de la retraite. Au jardin - j'ai cueilli des fleurs et pris une photo souvenir.


(7) Terre princière

 
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II. 2. Louis, (1881-1928), époux de Françoise de Pont-Aven

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